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Forêt dans ses rapports avec la symbolique et la mythologie
Je ne suis pas un
conteur mais plutôt un observateur, un explorateur du sens ou des sens
à donner aux diverses activités humaines qu’elles soient d’ordre matériel
ou virtuel.
Je suis donc une sorte d'anthropologue qui constate que l’ensemble des
hommes, des femmes et des enfants autour de moi passe la majeure partie
de leur temps à vivre, à construire plus ou moins intensément leur monde
personnel fait de fantasmes, de rêveries, de rêves, de croyances, de mythes,
de contes et à personnifier les êtres et les choses qui les entoure.
A y regarder de plus près, nous nous racontons tous en réalité des histoires
à dormir debout, à nous faire peur, à enjoliver la trivialité de la vie.
Ce sont autant de manières pour nous consoler ou pour masquer les aspects
inévitablement banals, médiocres, frustrants voire traumatiques de l'existence.
Dès lors on peut considérer du point de vue phénoménologique que toutes
les activités humaines quelles soient concrètes ou virtuelles ne sont
que des leurres, des pansements, des voiles, des miroirs déformants, des
refuges que nos cerveaux construisent ou acceptent soit pour se protéger
du monde extérieur soit pour tenter de vivre en harmonie avec lui avant
qu'il nous engloutisse définitivement.
Comme l'a si bien dit le philosophe Charles Sanders Pierce l'être humain
est un animal symbolique qui tente de dépasser sa condition animale en
essayant de donner du sens à son existence face aux forces de l'univers.
C'est pourquoi depuis l'aube des temps nous, les hommes, essayons tant
bien que mal soit de jouer soit de se battre contre cette nature impitoyable
dans le secret espoir de pouvoir un jour comprendre ou maîtriser le monde
chaotique dans lequel nous avons tous été précipités dès notre naissance.
Dans leur dictionnaire des symboles, Jean Chevalier et Alain Gheerbrant
résument très bien cet aspect des choses quand ils définissent les mythes
comme « des transpositions dramaturgiques d’une symbolique qui proposerait
une forme de rationalisation » de l'univers.
Rappelons ici l’étymologie du mot symbole qui est à l’origine un objet
coupé en deux fragments que deux personnes, séparées par la vie, gardent
afin de pouvoir se reconnaître plus tard soit affectivement soit envers
une dette contractée entre eux.
Ainsi tout objet, qu’il soit concret, naturel ou représentation mentale,
peut devenir, par l'investissement fait sur lui, un symbole porteur d'une
autre valeur que la sienne propre. Il suffit pour cela que l’esprit prête
et nomme consciemment ou inconsciemment une valeur, une qualité à l’objet
investi en y attachant une histoire ou un affect, tout comme le fait l'enfant
envers son doudou qui lui sert de substitut maternel tranquillisant.
Qu’ils soient pierres, métaux, arbres, fleurs, fruits, animaux, sources,
fleuves, océans, monts et vallées, planètes, étoiles, feu, foudres ou
de nature abstraite sous l'aspect de formes géométriques, de nombres,
d'idées, de musique de représentations picturales, tous les objets concrets
ou mentaux portent en eux cette propriété de pouvoir de devenir un support
à fonction symbolique.
Dans le cadre du « festival du Freinet » mon propos aujourd'hui se focalisera
particulièrement sur la compréhension de la nature des faits symboliques
et mythologiques impliquant l'arbre, la forêt et ses habitants.
Depuis les temps les plus reculés, l'homme tout comme le petit enfant,
sous l’action de leur imaginaire fantasmatique tant traditionnel que personnel,
prête à la forêt une foison de fonctions et de représentations qui ne
peut aucunement se comprendre en faisant fi de la réalité historique,
écologique et mythologique de chaque personne et de la société qui l'accueille.
Sigmund Freud et Claude Levi-Strauss, chacun en leur domaine ont bien
fait la démonstration de ces faits: l’un par la découverte et l’exploration
de l’inconscient, l’autre par l’étude comparative des invariants des us
et coutumes des sociétés traditionnelles qui a dégagé l’idée que «Toute
culture peut-être considérée comme un ensemble de systèmes symboliques
au premier rang desquels se place le langage, les règles matrimoniales,
les rapports économiques, l’art, la science, la religion ».
L’engouement actuel, bien naturel et nécessaire, pour l’écologie, aurait
selon moi pour fondement une « nécessité » fondamentale de nature neuro-biologique
du psychisme humain en quête de tenter de réaliser une harmonie avec son
environnement.
Si ce besoin est reconnu et promulgué depuis très longtemps dans les société
traditionnelles, il a cependant été bridé ou oublié par nos esprits occidentaux
globalement abâtardis du fait d'un long travail de sape « scientiste »
et judéo-chrétien de notre civilisation dite « moderne » voulant le démantèlement,
la soumission et l’appropriation de la Nature « sauvage ».
Ce renouveau écologique n'est en fait qu'une tentative réactionnelle de
mise en sens du monde suite à l'effondrement successifs des différentes
valeurs socio-politiques, économiques et religieuses jusqu'alors en vogue.
Pour faire court je dirais comme Carl Gustav Jung que la forêt est un
parfait candidat comme support fantasmatique.
Telle une tâche du test de Rorschach, elle est capable de réveiller dans
nos esprits l'expression d'une foule de représentations archaïques inconscientes
ayant pour origine les diverses conceptions infantiles assez rudimentaires
et fantaisistes que nous avons tous à l’état plus ou moins conscient du
monde et des êtres qui l’habitent.
Tantôt féerique et protectrice, tantôt terrifiante et dévorante, la forêt
est susceptible de refléter, sous l’effet d’un mécanisme de défense de
type projectif, l’ambivalence affective et relationnelle que chaque être
humain entretient envers son prochain notamment parental.
Cette ambivalence naturelle a pour raison d'être une mise à distance entre
soi et l'autre. Elle est comme la constitution d'une délimitation, d'une
frontière, d’une enveloppe psychique interpersonnelle afin de pouvoir
accéder à une autonomie équilibrée qui a pour avantage d’éviter de sombrer
dans la dépendance ou dans l'indépendance affective, positions hautement
aliénantes.
Ainsi la forêt, comme tous ses habitants, constitue un monde à la fois
réel et fantasmatique foisonnant d’un nombre considérable de symboles
vivants tant microscopiques que gigantesques (nains, ogres, géants) dont
la fonction première serait de donner matière à une quête spirituelle
de la juste place de chaque homme au sein de la nature dite « sauvage »
ou « vierge » comprise entre l'infiniment grand et l'infiniment petit.
A cet égard la trilogie du « Seigneurs des anneaux » en est la parfaite
illustration . « Unificateur, le symbole remplit en conséquence une fonction
pédagogique et même thérapeutique » d’après Chevalier et Gheerbrant. En
effet, il fait appel, selon les cas à des sentiments d’identification
ou de contre-identification. Le symbole témoignerait ainsi toujours de
l'existence de forces sur-individuelles protectrices ou maléfiques ordonnançant
le chaos du réel quand le besoin qu’a tout homme de vouloir contrôler
son environnement.
En reliant les éléments distincts de l’univers, l'activité symbolique
portée sur l'arbre et la forêt fait ainsi sentir à l’enfant et à l’homme
qu’ils ne sont pas des êtres isolés et perdus dans le vaste ensemble qui
les entoure.
L’arbre par sa présence immuable et gigantesque se prête facilement par
analogie anthropomorphique à servir d’équivalent maternel soit protecteur
soit engloutissant capable de retenir dans le lacis de ses branchages
l’enfant englué dans son ambivalence à désirer tout à la fois rester totalement
dépendant et s’émanciper à tout prix.
Tel est le bon côté des cabanes et des creux de souches sécurisants servant
de refuges.
Tel est a contrario le mauvais côté persécuteur et engloutissant mis en
scène par Walt Disney dans Blanche Neige et les sept nains. Dans un passage
on voit la jeune fille se promener joyeusement dans une forêt idyllique
emplie d'amis bienveillants puis s'affoler en percevant, par le jeu des
ombres et lumières d'une subite tempête nocturne, l'autre face menaçante
et terrifiante de ces mêmes amis.
Il ne faut pas oublier que l’enfant, qui persiste toujours en chaque adulte,
n’a aucunement une représentation objective de la réalité. Son type de
représentation du monde est d’ordre archaïque, très fantaisiste comme
l’est celle de la pensée sauvage des sociétés dites traditionnelles ayant
une vision animiste du monde.
C’est-à-dire la croyance que chaque objet, chaque être, chaque plante
est la personnification d’un esprit ou d’une force occulte de nature bénéfique
ou maléfique selon les cas.
Notons au passage que l’activité symbolique chez l’enfant et l’adolescent
prend particulièrement sa source dans la vie imaginative en utilisant
préférentiellement pour se développer l’imitation de personnages à travers
notamment les modèles des héros, d’êtres fantastiques que notre société
propose afin d’acquérir certaines de leurs qualités positives ou négatives.
Exagérée cette identification « risque, en se prolongeant, de susciter
un certain infantilisme et de retarder la formation de la personnalité
autonome » (p.20, Chevalier et Gheerbrant)
La forêt représente également cet espace sauvage, loin de la civilisation,
du domicile familial, protecteur qui nous ramène à notre animalité, notre
bestialité vivifiantes ou nous la rappelle parfois à notre corps défendant
quand nous la refusons ou refoulons trop.
C’est ainsi que l’on peut expliquer la fabrication et l’utilisation des
fétiches, grigris et porte-bonheur comme autant d’objets capables de repousser
le danger ou au contraire d’envoyer des maléfices et d’attirer des grâces.
En psychologie clinique, chez l’enfant comme chez l’adulte, est parfois
utilisé, à titre d’exploration fantasmatique les dessins d'un arbre ou
d'une maison avec son jardin qui de par leurs formes et leurs dispositions
traduisent certaines inclinaisons psychologiques permettant de mieux cerner
la construction de la personnalité du sujet, ses racines, son développement
et ses mécanismes de défense selon les formes exécutées.
L'arbre ou le jardin dessiné serait pour ainsi dire une sorte de double
de soi révélateur du sujet.
La forêt , l’arbre, le tronc, l’écorce, les feuilles, la mousse, les racines,
par leur formes et leurs évocations sensorielles sont tous des objets
et des matières naturels très souvent associées instinctivement à des
symboles anthropomorphiques ou à connotations sexuelles selon les cas.
Les créations de personnages imaginaires comme le sont les lutins, les
elfes aux pouvoirs extraordinaires, les gnomes, les loups-garous ou les
nains grotesques les plus divers peuvent être interprétés en général soit
comme autant de représentations d'êtres familiers bienveillants ou malfaisants
soit comme l'expression d’une sexualité que l’on ne peut ou ne veut s’avouer.
Blanche Neige, ayant le dessus physique et psychologique sur ses petits
amis, trouve plaisir à prendre une position parentale diamétralement opposée
à celle que vit et subit normalement l’enfant dans sa famille et avec
adultes en général.
L'existence même du « Front de Libération des Nains de Jardin » témoignerait
de cette vision des choses. En effet, libérer les nains de jardin dans
la forêt serait à comprendre comme un équivalent révolutionnaire d'une
volonté contestataire de se défaire du poids des carcans sociaux tel l'a
été celle en 68 par le Mouvement de Libération de la Femme qui revendiquait
symboliquement l'abandon du soutien-gorge pour lutter contre le machisme
général.
Afficher de manière ostentatoire son opposition sociale en plaçant dans
son jardin une foule de figurines grotesques, serait la marque pour certains
d'une défense fétichiste contre des forces obscures de la nature.
Pour d'autres, elle serait l'expression d'une lutte inconsciente à l'encontre
des contraintes stérilisantes et aliénantes des jardins domestiqués, bien
trop esthétiques, du monde dit civilisé dont elle serait la réaction symbolique
la plus visible.
En effet rien de plus choquant que de voir ces figurines manifestement
inesthétiques dans un jardin parfaitement agencé. Ce goût décalé pourrait
se comprendre comme une timide tentative de révolte contre les diktats
castrateurs générés par la vie en société.
Il serait la contre-réaction sublimée d'une impérieuse nécessité à vouloir
exprimer librement sa vie sexuelle dans toute sa bestialité, au sens noble
du terme, en tentant de la montrer ou de la sortir du carcan des carrés
clôturés des jardins bourgeois.
En définitive la psychologie du libérateur de nains comme celle du collectionneur
de nains serait la résultante d'un même besoin, mais symétrique, de se
permettre de ne pas respecter la norme sociale en vigueur en cherchant
à heurter la sensibilité de l’autre sans pour autant l’agresser directement.
C’est en cela que l’on pourrait taxer ces personnes de révolutionnaires
ou d’anarchistes introvertis au caractère bon enfant.
Enfin de compte si la sagesse populaire nous a appris que l'arbre peut
cacher la forêt ou qu'un train peut en cacher un autre, moi je me permettrais
d'ajouter le proverbe suivant: un nain de jardin peut cacher la forêt
luxuriante de l'inconscient de ses propriétaires comme de ses libérateurs.
Pour conclure on peut légitimement affirmer que la forêt identifiée au
« ça » freudien est un véritable sac réservoir dans lequel pullulent toutes
nos pulsions inassouvies en attendant qu'elles puissent « raisonnablement »
s'exprimer.
Ladislas KISS 67,
bis avenue de Wagram. 75017 PARIS Retour
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