DE LA THEORIE DES MODULES FONCTIONNELS

INTRODUCTION

Nous proposons d'expliquer la diversité constatée des fantasmes et des comportements, en tant que productions psychiques au service de la réalisation du désir, comme autant de déclinaisons d'un fantasme originel ou primordial animant tout sujet en vue de retrouver vainement, via la pulsion d'emprise, le vécu originel du paradis perdu " oublié " issue de l'expérience unique et ineffable au sein de la dyade fusionnelle mère-enfant. Comme le souligne le psychanalyste Alain Ferrant, l'hypothèse " d'un travail d'emprise, mis en oeuvre dès le début de la vie, implique l'environnement maternant et repose sur la notion freudienne d'appareil d'emprise, généralement négligée par les auteurs […] L'emprise se dégage d'abord sous forme de travail d'emprise, c'est-à-dire un ensemble de conduites motrices puis relationnelles qui vise à modeler autrui de telles sorte que les conditions de satisfactions soient assurées. Habituellement, l'environnement se prête spontanément à un tel travail, se pliant aux exigences du bébé jusqu'à un certain point. Réciproquement, cet entourage exerce en direction du bébé un travail d'emprise qui, via les conduites d'apprentissages, modèle en même temps ce bébé. Ces emprises croisées dessinent la perspective de l'emprise de vie, de l'emprise bien tempérée. " 1

1 Alain Ferrant. Pulsion et liens d'emprise. Ed. Dunod, 2001, p.193.

Dans cette perspective, le désir se définit alors, sous l'angle de la compréhension psychanalytique, comme une motion psychique d'origine interne qui vise à obtenir une satisfaction interdite ou à retrouver une jouissance première dont la trace est inconsciemment fixée dans l'organisme. L'étymologie latine du verbe exister venant de ex-sistere et signifiant " être placé hors de " traduit bien cette nécessité pour être de se trouver séparé de l'autre. De cette sortie obligée de la dyade fusionnelle constitutionnelle se crée chez tout sujet un hiatus, un "trou", un manque-à-être et un manque à-pouvoir-penser la perte . Et de la nostalgie du vécu fusionnel primordial, inscrit au plus profond du soma de chaque être, se " fabrique " le premier fantasme organisateur poursuivant le but irréaliste d'un retour en arrière hautement régressif dans le secret espoir de pouvoir combler un vécu incomplétude constitutionnel.

L'étymologie latine du verbe exister venant de ex-sistere et signifiant " être placé hors de " traduit bien cette nécessité pour être de se trouver séparé de l'autre. De cette sortie obligée de la dyade fusionnelle constitutionnelle se crée chez tout sujet un hiatus, un "trou", un manque-à-être et un manque à-pouvoir-penser la perte 2 . Et de la nostalgie du vécu fusionnel primordial, inscrit au plus profond du soma de chaque être, se " fabrique " le premier fantasme organisateur poursuivant le but irréaliste d'un retour en arrière hautement régressif dans le secret espoir de pouvoir combler un vécu incomplétude constitutionnel.

2 André Green. Le travail du négatif. Editions de Minuit, 1993.

MEMOIRES, INSTINCTS ET PULSIONS

Pour comprendre l'organisation psychique des humains et la diversité de leurs comportements, nous devons admettre que la mémoire du corps garde inconsciemment, sous une forme archaïque, la trace non mentalisée de ce vécu primordial fusionnel qui devait procurer au futur sujet à être le sentiment doux et mégalomaniaque d'être le Monde, d'être le Réel. Et en ce temps là, on peut supputer, que Réel et Être étaient pour le sujet totalement innommables, indissociables comme confondus. Inscrite confusément dans notre corps et de notre esprit, la trace mnésique " nostalgique " 3 , l'expérience primordiale laisserait en tous le "souvenir" d'un éprouvé indicible de toute-puissance éprouvée qui aurait fait connaître à chacun d'entre nous l'expérience hors du commun d'être le Réel, d'être Un, l'Univers, le Tout, le Grand Tout comme les dénomment certains auteurs ou mystiques religieux !

3 Sandor Ferenczi. Thalassa. Ed. Payot, 2002.

Cette trace mnésique au caractère "mégalomaniaque" se lierait à un instinct de vie de nature purement biologique qui se transmuterait dans la psyché en une première pulsion, dite d'emprise, pouvant suivre deux destins plus ou moins intriqués selon le tempérament des sujets et ses conditions éducatives ou certains aléas de la vie. Il y aurait ainsi d'un côté une pulsion de vie, d'autoconservation, de toute-puissance " positive " s'originant dans des instincts génétiquement programmés dont les toutes premières manifestations sont les pulsions de succion et d'agrippement. D'un autre côté, il y a lieu de distinguer une pulsion régressive caractérisée par une toute-puissance " négative " que Freud avait pour nous injustement appelée pulsion de mort. La pulsion régressive, imposant à certains sujets le choix de voies masochistes, d'autodestruction, psychotiques, autistiques ou suicidaires, doit être considérée comme l'expression d'une pulsion d'emprise ayant pris une voie particulière plus facile d'accès. Elle serait pour ainsi dire équivalente à une pulsion de vie paradoxale, inversée en son contraire, ayant " choisi" de garantir au sujet sa toute-puissance et son retour régressif dans la dyade mère-enfant jusque dans la mort. Cette position régressive, toute négative, à l'encontre même du principe vital naturel d'auto-conservation, ne peut se comprendre que sous l'angle d'une force vitale irrépressible ne visant que l'immobilité, l'autodestruction, la mort. Le moteur profond de cette position morbide est de toute évidence l'évitement du moindre vécu de frustration, l'évitement de la position dépressive, le non lâcher-prise de l'objet d'emprise. L'impossibilité pour certains sujets à renoncer à la jouissance primordiale les cantonne dans une position de toute-puissance. Ainsi voit-on des anorectiques, des mélancoliques ou des paranoïaques aller jusqu'au bout de leurs logiques aussi mortifères soient-elles. En effet la vie, en bonne intelligence avec les autres et la nature, impose de façon permanente de nombreux renoncements et compromis tout comme elle exige de devoir se soumettre régulièrement aux diverses contraintes et pressions qui s'exercent quotidiennement sur notre corps et notre esprit sous l'effet des multiples forces en jeu. Ces forces sont celles des lois physico-chimiques de la nature, celles des mondes générés par l'homme, celles de la diversité des modes de penser, de sentir et d'agir tant personnels que collectifs sous l'effet du poids des us et coutumes. L'effort de compromis inhérent aux situations de la vie quotidienne est à cet égard le prix à payer pour qu'il y ait un vrai rapport à l'autre. Un rapport qui intègre l'altérité, c'est-à-dire qui admet les besoins de son prochain. Mais chez certains sujets " mal élevés , traumatisés précocement ou hautement régressifs " Tu meurs ou je meurs " ne serait pour eux la seule alternative relationnelle possible pour exprimer leur besoin d'emprise totalitaire sur les choses et les êtres.

Dès lors, la voie de la pulsion régressive, jusque dans la mort volontaire ou psychosomatique, est à regarder non comme une séparation du sujet hors du monde mais plutôt comme un équivalent d'une tentation fusionnelle dont témoignent l'attraction et la dissolution du sujet vers le néant de l'univers par suicide actif, passif ou collectif. Ce néant s'imposerait aux sujets régressifs comme un équivalent de la représentation de la dyade mère-enfant dans laquelle la pensée et le corps sont libérés de toute frustration, de tout manque. Ainsi André Green souligne-t-il bien que lorsqu'on "réfléchit aux origines du psychisme, tout travail de pensée (Denkenarbeit), tout travail de jugement (Urtelarbeit), tout acte de pensée (Denkakt) fait collaborer corps et pensée." 4

4 André Green. Illusions et désillusions du travail psychanalytique. Ed. Odile Jacob, 2010, p.57.

Il faut bien admettre avec Freud que la base instinctuelle est le socle sur lequel se construit et s'alimente sans répit le fantasme originel régressif sous les masques bariolés de la quête à vouloir satisfaire les besoins des diverses pulsions qu'il infiltre. Dès lors, la notion de plaisir se comprendrait comme la satisfaction d'une pulsion à travers un scénario fantasmatique qui ferait imaginer jusqu'à " f aire croire " au sujet qu'il puisse revivre la première béatitude dans laquelle il a baigné. Sous cet angle de vue, la recherche de plaisir est à comprendre comme une entreprise permanente de validation des satisfactions éprouvées biologiquement lors de la rencontre du sujet avec un objet perçu par lui comme pouvant potentiellement le combler. De ce fait, le plaisir se définirait comme la satisfaction d'un besoin ou d'une pulsion à travers la réalisation d'un scénario fantasmatique construit par le sujet dans son manque-à-être constitutionnel. Par-là même, la quête du plaisir, en tant que satisfaction illusoire d'une pulsion, se voit condamnée à se renouveler irrémédiablement, sans jamais réussir à satisfaire pleinement le sujet. Au regard de cette conception, aucun plaisir, aucun objet, aucun être n'estpar nature capable d'égaler le niveau d'intensité du premier vécu de plaisir du temps de la béatitude foetale. Dans cette perspective, l'hypothétique béatitude primordiale est à considérer comme le prototype, le maître étalon du plaisir, et de la satisfaction que peuvent faire vivre l'instinct ou la pulsion sans pouvoir jamais l'égaler. Et ceux, comme certains toxicomanes qui se risquent à vouloir revivre totalement le plaisir-étalon finissent toujours par succomber tel Icare englouti par un soleil qu'il voulait tant approcher.

ACTIVITES PRE-SYMBOLIQUES ET SYMBOLIQUES

A ce niveau de la discussion, il est intéressant de rapprocher les apports théoriques de Winnicott et de Lacan par rapport à leurs notions respectives d'objet transitionnel et d'objet a (petit a) dont les champs sont totalement différents. Ces deux brillants psychanalystes ont beaucoup contribué à la théorisation de l'émergence de la pensée. Dans sa théorisation, Winnicott, pédiatre-psychanalyste, inscrit totalement le corps et l'affect sous l'angle d'une vison humaniste et vivante de la construction du sujet. contrairement à Lacan, philosophe-psychanalyste, contrairement exclut totalement la dimension vivante pour ne mettre en avant qu'un cadre intellectuel symbolique dénué de tout affect. La vision lacanienne, faite d'hyper lucidité et de cynisme, profère l'état d'une nécessaire castration traumatique du sujet lors de son accession au langage qui se doit d'intégrer une existence séparée de l'autre pour advenir sujet à part entière.

Il faut comprendre dans la définition de l' " objet a " de Lacan, "ce qui soutient le sujet à ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire le phallus" 5 notamment quand il se trouve dans une situation de privation, de frustration.

5 Chemama R et coll. Dictionnaire de la psychanalyse. Ed. Larousse,1998, p. 239-249.

Le terme " phallus ", mal compris des non analystes, retenu primitivement par Freud et par ses continuateurs dont Lacan, est un signifiant qui condense sur lui les propriétés attribuées à l'organe mâle en érection. Le phallus est généralement considéré comme la marque du pouvoir, de la force ou de ce que la moitié de l'humanité ne possède pas et qui est donc par-là même envié, désiré ou à son inverse dénié, combattu consciemment ou inconsciemment.

Cette observation triviale de l'existence de la différence des sexes, que les enfants saisissent très tôt, contrairement à ce que l'on croit, a fait dire à Freud qu'il existe dans l'esprit humain, au-delà de la réalité anatomique, une "équation symbolique" sein-bâton fécal-pénis-bébé. Dans cette optique, le besoin de pouvoir est susceptible de prendre différentes formes. Ainsi le sein est le phallus de la femme, le bébé le phallus de la mère, le pénis le phallus de l'homme et le bâton fécal, qu'il soit retenu ou expulsé, le phallus de l'enfant quel que soit son sexe.

Au sens psychanalytique le " phallus " doit s'entendre comme l'objet symbolique du pouvoir qui vient combler le manque, l'incomplétude, le défaut de représentation et d'appréhension inhérent à toute chose ou être perçu. Et c'est bien cette perception plus ou moins consciente du manque primordial, qui pousserait les individus à vouloir consommer toutes sortes d'objets leur vie durant dans le vain espoir de combler le fossé entre le réel, le symbolique et l'imaginaire des représentations de soi et des choses. En effet, il faut voir derrière toute consommation, le rêve " fou ", irréaliste de retrouver la satisfaction primitive de l'unité fusionnelle antérieurement vécue. Par là même " l'objet du désir au sens courant est [soit] un fantasme qui est en réalité le soutien du désir, [soit] un leurre " en fonction des auteurs ou des croyances et de la maturité des sujets 6. Tout le fonctionnement psychique pourrait alors se résumer schématiquement aux tensions et aux aléas générés par les zones de frottements inévitables et inhérentes de la rencontre quaternaire du Somatique, de l'Imaginaire, du Symbolique et du Réel.

6 Jacques Lacan. In : Subversion du sujet et dialectique du désir dans l'inconscient (septembre 1960)

Les recherches tant neuro-développementales que psychanalytiques s'appliquant au nourrisson et à l'enfant tendent à démontrer que l'accès à la fonction symbolique se fait progressivement, par étapes qui peuvent parfois se trouver très perturbées. Notons que c'est l'observation clinique qui a permis à Winnicott dans la continuation des travaux de Mélanie Klein de conceptualiser l'émergence dans l'esprit de l'enfant d'un stade pré-symbobique usant d'objets " trouvés-créés " dits " objets transitionnels ". Et c'est sur ces objets transitionnels que l'enfant externalise et maintient son vécu et son fantasme fusionnel avec sa mère. L'objet transitionnel, n'est donc pas un objet banal de sécurisation, mais bien plutôt un objet pré-symbolique qui représente pour l'enfant sa première perception " non-moi " qui reste cependant paradoxalement un prolongement de lui-même dans la dyade mère-enfant. " D'origine spontanée et typiquement sensorielle, les [pré]symboles créent un pont concret entre le corps et le monde [concret] des objets. Dans une équation symbolique (Ségal H, 1978), la personne ne saurait distinguer le symbole de la chose symbolisée. L'équation symbolique nie la séparation entre le Moi et l'objet, tandis que la représentation symbolique surmonte la perte antérieure. 7 " L'objet transitionnel a donc pour fonction de dénier la séparation. Et le déni est un mécanisme de défense qui permet au psychisme de faire comme si une réalité n'existait. Ainsi Shechehaye et Daniel Stern, tant dans leurs théorisations que dans leurs pratiques respectives, ont initié et préconisé, chacun de leur côté, une approche thérapeutique par la manipulation d'objets pré-symboliques pour traiter des enfants en difficultés psychologiques qui n'avaient pas pu accéder à l'ordre du registre symbolique.

7 Dictonnaire international de la psychanalyse, sous la direction de alain de Mijolla, ed. Hachette, 2005

Cet appesantissement sur les notions d'objets a, d'objets transitionnels et sur les objets présymboliques trouve sa justification clinique par un nécessaire ancrage biologique et sensoriel chez l'enfant pour advenir à l'ordre du symbolique. Cet accès au monde symbolique est le marche-pied incontournable vers une autonomisation et individuation harmonieuse de tout sujet qui ne peuvent s'accomplir naturellement que par glissement progressif. Il est aisé de comprendre que cet accès à l'ordre symbolique suppose chez l'enfant une suffisamment bonne tolérance à la frustration de par sa capacité à fantasmer. Et c'est bien cette tolérance à la frustration qui fait défaut notamment chez les sujets pulsionnels présentant un déficit majeur de mentalisation.

Nous affirmons, un peu comme Jung 8 en son temps qui s'opposait au pansexualisme de Freud, que tous les fantasmes ne seraient, sous la pression de la pulsion d'emprise, que des modules fonctionnels, des rejetons secondaires, des variantes du " fantasme organisateur primordial fusionnel régressif " qui poursuit sa " volonté " forcenée à revivre le " paradis perdu " de la symbiose mère-enfant. De la diversité des éléments de réalité rencontrée par le sujet au cours de sa vie et de sa manière d'y réagir naîtrait une multitude de fantasmes ayant pour but de construire des scénarii comme autant de tentatives, de simulacres de maîtrise et de prises de pouvoir total sur l'autre et sur le réel. Ainsi selon sa maturité neurocognitive de perception du réel (monde interne et monde externe), l'enfant élabore divers scénarii plus ou moins fantaisistes, agressifs et effrayants pour s'expliquer tout ce qu'il ne peut d'emblée maîtriser, comprendre, posséder ou tout ce qu'on lui a enlevé ou qu'il a pu perdre.

8 Carl Gustav Jung; Essai d'exploration de l'inconscient. In: L'homme et ses symboles.Ed. Robert Laffont, 1964, p.74

c'est-à-dire agressif et non représentable.Ce n'est que secondairement, dans " un après-coup " que le traumatisme de l'irruption du réel s'intègre dans le psychisme d'un sujet non préparé sous la forme d'une illusion de reconnaissance au décours de l'exposition à une autre situation ayant des points communs réels ou fantasmatiques avec la situation traumatique initiale. Le langage, dans ce contexte, représente un outil, une chaîne symbolique faite de dénominations et d'élaborations fantasmatiques ayant pour fonction de donner une explication dans un espace-temps articulant le trauma initial et le trauma secondaire. Il faut ici comprendre l'acte de dénommer comme un acte tout à la fois de réparation traumatique et de réappropriation de l'objet inconnu effractant un psychisme non préparé. A cet égard, l'appétence des petits enfants pour les mots nouveaux, illustre bien la jouissance " cannibalique ", toute-puissante de la croyance en la possibilité de pouvoir engloutir le monde entier à travers la bouche et les mots qu'elle arrive à prononcer. L'absence, la différence des sexes, la séduction, l'intrusion psychique et corporelle, la réalisation de ses pulsions partielles et sexuelles sans préparation psychique, etc. sont toujours à l'origine de vécus traumatiques qui poussent les enfants à se fabriquer maints fantasmes comme autant de stratégies de contrôle et de réappropriation face au traumatisme initial. Le fantasme se comprend dès lors comme une sorte de " palliatif ", " de pansement " ayant valeur d'explication de l'agression subie qui est par nature totalement imprévisible, complètement inconnue et non représentable. En cas d'agression unique ou répétée, la peur ou l'effroi, provoque toujours une hyperstimulation du système nerveux faisant courir le risque, selon les sujets et en fonction de leur terrain, d'une désorganisation psychosomatique ou de la mise en place d'un mécanisme de défense psychotique de repli des plus puissants du fait d'un débordement des systèmes d'autodéfense habituels. Les divers travaux sur le stress, initiés par Hans Selye, ont bien démontré l'impact psychosomatique de certains types d'agression sur des organismes ou des psychismes au terrain particulier.

Il est communément admis que beaucoup de petits enfants sont des philosophes en herbe qui n'ont nullement à rougir de leurs questions et ni de leurs conceptions hypothético-déductives du monde au regard de celles de leurs aînés tant elles s'en rapprochent. Cet angle de vue pourrait mieux nous faire comprendre et intégrer la théorie originale des archétypes de Jung au sein corpus psychodynamique psychanalytique comme autant de scénarios fantasmatiques philosophiques tentant d'expliquer ou de dénier la vie et la mort, la différence des sexes des mondes minéral, végétal, animal et humain. La diversité constatée assez réduite des archétypes et leur constance à travers les générations s'expliqueraient par l'existence d'une combinatoire relativement restreinte capable de proposer des mécanismes explicatifs plus ou moins fantastiques des phénomènes perçus dès que l'enfant est capable de prendre pleinement conscience de son être au monde parmi les choses et les autres. Jean Cottraux 9corrobore bien ce constat clinique du nombre limité de scénarios fantasmatiques que repreprennent à leurs manières l'ensemble des mythes, contes et légendes. Pour lui le " mélo cinématographique n'a rien inventé en terme de situations dramatiques. De toute manière, il n'existe, comme l'ont suggéré le dramaturge italien Carlo Gozzi et Johann W. von Goethe, que trente-six situations dramatiques. Un auteur français, Polti (1924), s'est efforcé de les recenser à travers le théâtre depuis l'Antiquité jusqu'aux années 1920 et en a examiné les variantes. Ces situations correspondent à des types de personnalités et à des scénarios de vie répétitifs en nombre fini . " 10

9 Cottraux J. A chacun sa créativité. Ed. Odile Jacob, 2010.

10 Cottraux. J. La répétition des scénarios de vie. Ed; Odile Jacob, 2001.

ACTIVITES INCONSCIENTES ET CONSCIENTES

Notre représentation du fonctionnement psychique humain, émanant de la structure biologique qui le supporte, le cerveau, nous pousse à voir coexister des activités inconscientes et conscientes plus ou moins interconnectées. Les supports matériels de ces activités ne seraient aucunement de natures différentes. Toutes deux émaneraient de l'activité plus ou moins volontaire d'une multitude de circuits neuronaux. Ces activités neuronales feraient coexister tout à la fois des circuits auto organisés plus ou moins riches et des circuits beaucoup plus simples porteurs de "traces" mnésiques 11 qui travailleraient indépendamment. De façon imagée, on peut imaginer que les réseaux neuronaux auraient la qualité particulière d'être plus ou moins circonscrits et autonomes. Ils présenteraient de ce fait la caractéristique de vivre chacun pour leur propre compte, sans se soucier le moindre du monde de l'existence de l'autre. L'hypothèse d'une telle organisation neurologique au sein particulièrement des structures mémorielles de l'homme serait à rapprocher de l'oragansation cérébrale du cheval et du chien qui présentent chacun la particularité d'activer certains comportement uniquement quand ces animaux sont confrontés à des contextes précis. Freud dans sa théorie de la sexualité semblait aller dans le sens de cette même conception lorsqu'il parlait de perversions, de pulsions partielles et de fixations que l'on manque pas d'observer régulièrement chez des "sujets normaux à tout autre égard [qui] peuvent rentrer dans la catégorie des malades au point de vue sexuel, sous la domination de la plus impérieuse des pulsions" . 12 Pulsions dont la nature était pour lui à la limite des domaines psychique et physique.

11 Nacchache. Le nouvel insconscient Sigmund Freud.

12 Trois essais sur la théorie de la sexualité. ed. Gallimard, 1974, p.48.

ACTIVITES DES MODULES FONCTIONNELS

Nous appellerons " modules fonctionnels ", terme emprunté au philosophe Jerry Fodor, l'ensemble des circuits neurobiologiques, affectifs et psychocomportementaux qui sous-tendent l'exécution des différentes manières de ressentir et d'agir au sein d'une même personne. La diversité de ces manières dans leurs agencements et dans de leurs importances respectives vont déterminer ce qu'on appelle habituellement la personnalité et le caractère. Le philosophe Jerry Fodor avait élaboré un fonctionnement similaire du cerveau concernant le traitement de l'information basé sur l'existence de modules computationnels. Pour lui, le cerveau possèderait de nombreux modules fonctionnels computationnels spécialisés dans une tâche (la vision, le calcul, le langage, etc.). Ces modules fonctionnels opèreraient habituellement automatiquement et très rapidement sans que la volonté n'y soit pour quelque chose. Ceci expliquerait en partie les performances paradoxales ou très spécialisées de certains sujets notamment chez les autistes ou les enfants porteurs de précocité intellectuelle. L'hypothèse d'une telle organisation cérébrale, sous forme de modules fonctionnels plus ou moins autonomes, reprise également par Marvin Minky , autre théoricien de l'information, rendrait plus compréhensible le constat clinique de nombreuses réactions involontaires émotionnelles notamment de type anxiété, dépression ou comportementales (troubles neurovégétatifs, paralysies, tics, troubles obsessionnels-compulsifs). Ces diverses réactions automatiques témoigneraient de l'activation de plusieurs modules fonctionnels se mettant à traiter en même temps des tâches ayant des buts contradictoires. Il découlerait de cette hypothèse que l'ensemble des réactions émotionnelles et comportementales involontaires seraient à considérer comme l'expression non mentalisée des divers besoins et conditionnements du système nerveux central. C'est en ce sens que l'approche psychanalytique garde toute sa pertinence quand elle poursuit le but de mettre du sens.

Pour des raisons tout à la fois cliniques et didactiques, nous délimitons des " modules fonctionnels complexes " correspondant à des organisations fantasmatiques élaborées, pouvant aller d'une foison de fantasmes à la formation de véritables personnalités parallèles; et des " modules fonctionnels simples ". Ces deux sortes de modules correspondraient à des traces mnésiques susceptibles d'être réactivées ou entretenues de par un conditionnement contingent lorsqu'un sujet se voit précipité dans un contexte particulier stimulant tel ou tel module fonctionnel refoulé (inconscient) ou inhibé (conscient). Cette vision éclatée du psychisme semble aujourd'hui beaucoup plus proche de la réalité neurobiologique du fonctionnement du système nerveux central et de la diversité des processus psychiques que bien des théories de l'esprit jusqu'à maintenant avancées. Jung en son temps semblait avoir touché du doigt cette vision modulaire de l'organisation psychique avec sa théorie des " complexes " dont voici un passage: " Comme l'énergie, la libido ne se manifeste pas en elle-même, mais seulement sous la forme d'une force, c'est-à-dire d'un état énergétique précis de quelque chose, par exemple de corps agités, tensions chimiques ou électriques, etc. La libido est aussi liée à certaines formes ou états précis. Elle est intensité d'impulsion, d'apport, d'activité, etc. Et comme ces manifestations ne sont jamais interpersonnelles, elles traduisent des portions de personnalité. Ces remarques sont applicables à la théorie des complexes; eux aussi se comportent comme des parties de personnalité " . 15

15 Carl-Gustav Jung. Métamorphoses de l'âme et ses symboles. Ed. Librairie de l'Université Georg et Cie S.A.1985, p.544.

Fort fut notre surprise de retrouver chez Jung 16 , a posteriori de notre élaboration, une conception non aboutie se rapprochant étonnamment de notre théorie des modules fonctionnels dans une de ses leçons, prononcée le 5 mai 1934 à l'Ecole polytechnique fédérale de Suisse, intitulée Considérations générales sur la théories des complexes. Voici quelques extraits significatifs :

16 Carl-Gustav Jung. L'homme à la découverte de son âme. Ed. Du Mont-Blanc, 1948, p.189-211.

" Qu'est-ce donc, scientifiquement parlant, un complexe affectif ? C'est l'image émotionnelle et vivace d'une situation psychique arrêtée, image incompatible, en outre, avec l'attitude et l'atmosphère conscientes habituelles; elle est douée d'une forte cohésion intérieure, d'une sorte de tonalité propre et, à un degré relativement élevé, d'autonomie: sa soumission aux dispositions de la conscience est fugace, et elle se comporte par la suite dans un l'espace conscient comme un corpus alienum, animé d'une vie propre. Au prix d'un effort de volonté, on peut à l'ordinaire réprimer un complexe, le tenir en échec; mais aucun effort de volonté ne parvient à l'annihiler, et il réapparaît, à la première occasion favorable, avec sa force originelle. Des recherches expérimentales paraissent indiquer que sa courbe d'activité ou d'intensité est ondulatoire, avec une longueur d'onde qui peut varier de quelques heures, à quelques semaines. Cette question très compliquée n'est pas encore élucidée […] Une description de la phénoménologie des complexes, si sobre qu'elle soit, ne peut faire abstraction de leur impressionnante autonomie; plus elle pénètre la nature profonde - j'aurais presque dit la biologie- des complexes, plus le caractère d'âme parcellaire apparaît avec évidence. La psychologie onirique montre en toute clarté la personnification des complexes, lorsqu'ils ne sont pas opprimés par l'ostracisme de la conscience, de même que le folklore décrit les lutins qui mènent la nuit grand tapage dans la maison. Nous observons le même phénomène dans certaines psychoses où les complexes parlent tout haut, le malade les entendant comme des voix qui paraissent provenir de personnalités étrangères. "

C'est tout naturellement que nous est venue, l'adoption du terme module fonctionnel par référence à diverses propriétés du cerveau et à certaines applications de l'ingénierie de l'informatique et de la mécanique. En effet depuis l'utilisation de masse de l'Internet et des jeux vidéo, on a vu se développer un intérêt croissant pour les mondes virtuels dans lesquels les internautes ou joueurs s'identifient intensément à divers personnages porteurs de missions ou de fonctions autogénérées. L'engouement pour les univers virtuels interactifs répondrait probablement à un besoin d'activation de scénarios fantasmatiques beaucoup plus difficilement alimentés ou mis en oeuvre naturellement par les événements de la vie courante. Il est un constat indéniable que les mondes virtuels interactifs facilitent, plus encore que le livre ou le cinéma, le vif sentiment d'élation d'être acteur de sa vie " virtuelle " contrairement à la "vraie vie" qui nous cantonne à place de simples spectateurs plus ou moins frustrés. De plus, les conditions de jeu ont la particularité d'alimenter très fortement l'estime de soi, le sentiment de maîtrise et de toute-puissance, ce qui justifie la crainte d'un réel risque d'addiction dont le danger majeur reste celui de la désocialisation quand les joueurs sont porteurs de traits de personnalité mal organisée.

Ainsi dénombre-t-on divers styles de jeux : des jeux de rôle (….), des jeux d'autres vies possibles (second life), des jeux de culture et d'économie (Zooparadiase, Farmville), des jeux développement (Sims), des jeux de massacres, de stratégies (... ), d'adresse (...) qui représentent autant de mondes parallèles dans lesquels les joueurs peuvent exprimer sans soucis ou sans craintes toutes sortes de qualités, d'êtres possibles, d'émotions et de comportements plus ou moins déviants contrairement aux "jeux" contraignants, fatigants et douloureux que nous propose la " vraie " vie.

La variété des jeux proposés pourrait se comprendre comme l'expression externalisée du fonctionnement psychique modulaire de leurs concepteurs humains, selon le modèle d'une relation en miroir. Mais bien avant l'ère des jeux informatiques, les cultures ancestrales nous avaient également offert des modèles projectifs de représentation de soi et du monde tout aussi organisés et fantasmagoriques. En témoigne, l'étude exhaustive de l'histoire des religions et des croyances qui ne manque pas de repérer une myriade de dieux, démons, anges, esprits, forces, lutins, etc aux caractères contradictoires et fantastiques. Ces entités ne sont pour nous que les expressions identificatoires, externalisées, colorées culturellement de nos qualités, de nos défauts et de nos conflits psychiques. Dans cette conception, les modules fonctionnels serviraient de sources pour élaborer ces multiples entités. L'externalisation naturelle et générale de nos propriétés psycho-comportementales présente un énorme avantage. Elle nous dédouane de notre responsabilité et de nos angoisses face aux aléas de la vie. C'est tout le bénéfice des conceptions animistes de représentation du monde que l'on retrouve à l'oeuvre le plus souvent au sein des sociétés dites " sauvages ", " primitives ", " traditionnelles " , conceptions qui se rapprochent fortement de celles des petits enfants.

VIE ET MORT DES MODULES FONCTIONNELS

Du point de vue clinique les modules fonctionnels psychiques auraient la propriété de " vivre " leur propre histoire ou de satisfaire leurs besoins indépendamment des autres. Sur le plan phénoménologique , nous sommes portés à décrire l'existence d'un module fonctionnel " conscient et réaliste ", relativement peu développé, qui ne discute point que deux et deux font quatre. Celui-ci serait dans côté d'une foule de petits et grands modules inconscients plus ou moins disjoints qui tenteraient dans différentes circonstances de prendre ou de reprendre le pouvoir sur les autres ou de fonctionner parallèlement sans tenir compte du contexte. Le module fonctionnel " conscient et réaliste " serait le support de notre conscience rétroactive " d'être au monde ". A côté des grands modules fonctionnels conscients ou inconscients, existerait un certain nombre de " modules élémentaires " faits de traces mnésiques qui ne seraient que des automatismes fonctionnels relativement simple fixés de longue date du fait de l'apprentissage ou du conditionnement du système nerveux ayant mémorisé certaines situations. Ainsi le psychisme peut être marqués durablement soit par l'effet d'un traumatisme plus ou moins récent soit par l'association automatique saugrenue de divers stimuli, telles qu'on peut le constater dans la vie quotidienne lors de la juxtaposition concomitante événements. Selon cette conception, notre psychisme garderait toujours en lui des potentiels de réactivités ou d'activités inconscientes qui ne demanderaient qu'à s'exprimer le moment venu. La clinique disparate des troubles du comportement et affectifs trouverait ici une explication unifiée. Le plus souvent les voies d'expression des modules fonctionnels passent par les rêves, les lapsus, les actes manqués, les délires, les personnalités immatures, psychopathiques, les personnalités multiples, les états de conscience modifiée (obnubilation, somnambulisme, états crépusculaires, troubles hypnagogiques, intoxication, coma, hypnose, voyages pathologiques, prise de drogue, épuisement psychique et physique, états de régression psychologique ou neurologique). Mais il est des cas où l'expression des potentiels de réactivité ou d'activité de certains modules nécessite une exposition à une situation particulière signifiante pour un sujet donné. C'est ce que l'on observe notamment dans les problématiques post-traumatiques, perverses ou psychopathiques.

La signification personnelle trouverait sa raison d'être tout à la fois dans l'histoire du sujet et dans les incidents fortuits qu'il rencontre et interpréte en fonction de sa fantasmatique et des discours qu'on a pu lui servir notamment au cours de sa prime enfance, âge où ses capacités de critique et d'objectivité étaient des plus réduites. De ces expériences infantiles précoces mal intégrées découleraient le plus souvent des fixations psychoaffectives soit du fait de la répétition de situations traumatiques, soit de par l'impossibilité d'avoir pu exprimer et critiquer les croyances erronées durant de longues périodes d'incubation sous l'effet de mécanismes de refoulement. Dès lors peut on mieux comprendre comment un élément fortuit, anodin, unique ou répétitif dans la chaîne signifiante du sujet, arrive à "s'imprimer" si profondément dans le psychisme pour qu'il arrive à forcer un sujet à se comporter et à penser de telle ou telle façon de manière irrépressible malgré parfois la conscience aiguë de l'absurdité de ces attitudes ou pensées automatiques. Ce phénomène est particulièrement observable de manière caricaturale chez les patients atteints de troubles phobiques, obsessionnels invalidants, pulsionnels pervers sexuels ou meurtriers.

L'HOMME: UN ETRE BIO-PSYCHO-SOCIAL

Faire de la psychologie aujourd'hui, en éludant totalement la question du biologique, serait contraire à une démarche clinique et scientifique réaliste qui ne peut plus admettre que la psychanalyse puisse buter contre le roc biologique sans en subir des conséquences fâcheuses. Faire un pont entre le biologique, le fonctionnel, le psychologique et le social s'impose si l'on ne veut pas voir nos patients et nos thérapeutes s'engouffrer dans des impasses douloureuses, stériles ou stagnantes. C'est pourquoi, tout individu doit être appréhendé comme une unité singulière soumise à divers influences concomitantes entremêlés d'ordres:
1) génétique, biologique, neuro-endocrinien
2) réflexes par conditionnemment cognitivo-comportemal
3) représentationnel symbolique et cognitif
4) culturel familial et sociaul. En définitive la nature l'Homme se résumerait à celle d'un être bio-psycho-social hautement conditionnable.

La conception du neurologue Lionel 17 Naccache du fonctionnement du cerveau expliquerait bien la diversité de la réalité clinique tant du côté de la psychologie quotidienne que de celui des troubles psychiatrique. Livrons ici un extrait significatif de son élaboration : " Nos aventures neuropsychologiques nous ont appris à penser l'inconscient non pas comme une entité unifiée, mais comme collection de processus absolument distincts et indépendants les uns des autres. " Sa vision du fonctionnement psychique, que nous partageons, s'attaque de front au dogme de l'existence d'un inconscient psychique unitaire encore trop soutenu par les tenants de la psychanalyse orthodoxe. Et c'est dans le même sens que va le psychanalyste Alain de Mijolla 18 en affirmant à l'encontre de ses pairs que l'inconscient n'est qu'une " commodité de langage pour mieux traduire de façon ramassée un ensemble de processus ". De son côté le psychanalyste André Green 19 ne craint pas d'avouer l'absolue nécessité de revisiter de fond en comble les bases théoriques de la psychanalyse. Pour lui tout " un système complexe né de la pathologie borderline ou psychotique tend à se construire à partir d'une nouvelle métapsychologie. Si nous sommes encore loin de posséder les clés d'un fonctionnement psychique qui reste à découvrir, nous sommes sur une voie d'avenir prometteuse, en espérant surmonter ces impasses actuelles. Nous pourrons peut-être dépasser la tentation du retour à la fragmentation devant toute menace de progrès ressentie comme insupportable, conduisant à préférer une destructivité familière au danger d'une nouveauté inconnue, accompagnée d'une douleur inacceptable. "

17 Lionel Naccache.Le nouvel insconcient. Ed. Odile Jacob, 2009, p.354.

18 Alain de Mijolla.Préhistoires de famille. Ed. PUF, 2004.

19 André Green. Illusion et désillusions du travail psychanalytique. Ed. Odile Jacob, 2010, p. 118.

C'est bien, comme Freud l'a démontré, l'existence de divers processus psychodynamiques comme le refoulement, le déni, le clivage qui réussit généralement à " masquer " l'expression clinique des multiples modules inavouables ou dangereux nous constituant qui seraient susceptibles de nous mettre en danger relationnel ou de mort si nous osions les faire " parler " dans le réel. Mais à côté des modules complexes plus ou moins refoulés, existent aussi énormément de modules simples, simples traces mnésiques, imprimées au cours de la construction précoce du sujet, qui naturellement tendent à s'activer " sauvagement " à travers des symptômes, des affects, des pensées ou des actes irrépressibles déclenchés par des situations ou des contextes particuliers ayant valeur d'indices évocateurs pour le sujet.

Notre théorie unifiée des modules fonctionnels 20 reste tout à fait compatible avec celle des programmes ou séquences non terminés que nous avions primitivement élaborée en 2002. Son grand avantage, par rapport aux autres théories, est d'être capable de rendre compte de la variété des expressions cliniques psychiatriques et psychocomportetementales ainsi que des divers ratés de la psychologie quotidienne (Freud) sans laisser la moindre zone d'ombre. Elle a également l'intérêt de pouvoir intégrer tout à la fois l'ensemble des divers mécanismes de défense de nature purement psychologique (conflits, refoulement, clivage, etc) et la totalité des nombreuses manifestations cliniques lors d'une atteinte du système nerveux central par lésions cérébrales, dysfonctionnement ou intoxication. Nous renvoyons ici le lecteur spécialisé à la théorie organogénétique de Henri Ey faisant état de la libération de certaines fonctions (comportements, affects, sensations) selon la localisation du dysfonctionnement de système nerveux central et ce quelle que soit la nature du trouble neurologique (lésion, tumeur, malformation, épilepsie, troubles de la vigilance, intoxication, dégénérescence).

20 Kiss. Des processus de changement. Ed Karpathos, 2003

THERAPIES ET MODULES FONCTIONNELS

Du point de vue thérapeutique, la théorie des modules fonctionnels permet au sujet voulant travailler sur lui-même ou sur son entourage de mieux cerner l'ensemble de ses propres modules en fonction de leur caractère dysfonctionnel, adapté ou inadapté au regard d'un contexte donné. Les différents modules seraient à regarder comme autant de petits ou grands "démons" et "anges" qu'il faut dans un premier temps cerner. Dans un deuxième temps de réflexion, le sujet devra décider d'en activer certains ou d'en freiner d'autres selon les circonstances dans le respect le plus possible de la vie en collectivité si celle-ci n'est pas trop contraignante. On devine ici l'ampleur des dilemmes que peuvent vivre certains sujets ne partageant que très peu les valeurs de la société qui les accueille. C'est tout le problème du degré acceptable du renoncement à satisfaire l'ensemble de nos besoins face aux exigences de la société qui tend immanquablement à limiter l'expression de nos pulsions afin de sauvegarder l'unité groupale. Le compromis comme le symptôme, qu'il soit névrotique, psychosomatique ou psychotique, est donc le prix à payer pour vivre dans une relative quiétude.

Notre théorie des modules fonctionnels a par ailleurs l'avantage d'éviter la culpabilité ou l'impuissance qui touchent souvent les patients atteints de troubles envahissants de la personnalité ou certains thérapeutes débordés ou dépassés par la stagnation, la compulsion de répétition, la résistance au traitement. Dans ces derniers cas, le thérapeute se trouve généralement en face d'un module fonctionnel très puissant contre lequel il ne peut pas lutter et qu'il ne doit surtout pas combattre afin de l'éteindre, car en essayant de le combattant il courre le risque plus encore de le fortifier.

Enfin de compte "aimer", "détester" ou "'admettre" ses modules et ceux des autres semble une la clé libératrice afin d'accéder à l'harmonie ou à une relative paix intérieure et relationnelle. Cependant travailler sur ses modules pour vivre le mieux possible ne suffit pas. En effet, la vie nous précipite sans cesse dans des situations qui nous obligent à nous frotter aux modules des autres. Sources d'incompréhensions ou de réactions inadaptées, ces frottements interpersonnels finissent parfois par nous atteindre dans notre confiance en nous et en l'humanité si nous manquons notamment d'indulgence, de patience ou de fermeté tout en gardant à l'esprit d'agir pour le bien de la personne ou de la collectivité.

La théorie des modules fonctionnels permet aussi de mieux comprendre certaines résistances ou rechutes liées à des phénomènes de conditionnements et de déconditionnements mal opérés ou insuffisamment appliqués dans le temps. Pour s'en convaincre, il suffit de croire les témoignages des grands champions de sports (tennis, golf) qui font état en général d'une période de plus de deux ans de travail acharné afin d'acquérir l'aisance et l'automatisme d'un nouveau geste plus performant. Il se pourrait que ce temps nécessaire soit incompressible et qu'il soit à mettre sur le compte de nouvelles connexions ou de la construction de circuits neurologiques qui nécessitent du temps pour s'établir. 21

21 Ladislas KISS. Des processus de changement. Ed. Karpathos, 2003.

A y regarder de plus près la théorie des modules présente l'énorme avantage d'être capable d'incorporer en son sein, sans les dévoyer, l'ensemble des diverses théories et pratiques de l'esprit. Qu'elles soient développementales, neurofonctionnelles ou attachées à des pratiques religieuses, philosophiques et de sagesse, toutes ces approches de l'esprit que les humains ont su développer jusqu'à ce jour sont à considérer comme autant de moyens différents afin de mieux se connaître et se supporter. En tant que théorie unifiante, la théorie des modules fonctionnels a la particularité de pouvoir accepter néanmoins une approche spécialisée dans le traitement d'un sujet en fonction de la prédominance ou de la spécificité d'un module, ce qui n'empêche aucunement le recours à une autre technique si les circonstances ou l'évolution du sujet le demande. Ainsi, cette théorisation, qui évite l'écueil de l'éclectisme ou du réductionnisme, est à même de mieux lutter contre les clivages idéologiques opposant notamment approches psychanalytiques, cognitivo-comportementale, psychopharmacologiques, existentielles, systémiques, sociologiques ou religieuses.

Reconnaître et travailler sur ses modules, quels que soient les moyens employés (psychanalyses, psychothérapies, méditations, voyages, etc) reste à nos yeux la meilleure façon de tisser un lien entre nos divers besoins et activités corporelles et psychiques en vue de tendre au plus près vers l'harmonie de nos mondes intérieur et extérieur. Y renoncer serait s'enfermer à subir certains modules dans la dépréciation de soi, la tradition, la rigidité, la fatalité ou bien dans une lutte projective délirante sa vie durant contre les "autres". C'est en cela qu'il a lieu de reconnaître à une branche la psychologie, celle de la volonté, une certaine efficacité dans la mesure où elle s'applique à modifier, par telle ou telle technique, tel ou tel travers, tout en tenant compte du contexte dans lequel évolue la personne sans pour autant la couper de sa propre nature et de ses besoins particuliers. Tâche assez complexe au demeurant quand on sait comment notre histoire, nos rencontres et les milieux que nous fréquentons nous fabriquent au plus profond de notre être.

Le psychiatre psychanalyste Daniel Widlöcher, de par sa longue expérience témoigne des impasses actuelles de l'approche psychanalytique pure et dure. Ainsi, pour lui, le " danger est toujours présent du dualisme, opposant le cerveau à l'esprit, le biologique au psychique, et séparant le soin de l'aide psychologique. Pour surmonter ce péril, biologistes et psychothérapeutes devront prendre la mesure des progrès qui se poursuivent dans l'étude des processus liés au traitement de l'information. L'opposition entre le cognitif et le psychodynamique est une absurdité. Quant à celle qui prévaut entre les thérapies cognitivo-comportementales et la psychanalyse, c'est une question de méthode. Depuis des dizaines d'années maintenant, les psychologues ont montré que les opérations mentales se situent à des niveaux distincts d'organisation fonctionnelle. Par la méthode de l'intelligence artificielle, on sait que telle ou telle opération complexe (une évidennce phénoménologique ou un mécanisme de défense psychanalytique) repose sur une série de mécanismes élémentaires qu'une approche expérimentale nous permet de décomposer. La notion de stratégie cognitive ne s'applique pas seulement à la complexité de la conscience, ni même aux agents du travail de rêve. On saura de mieux en mieux quelles structures neuronales ou infraneuronales collabore nt à leur réalisation.

Les psychanalystes français auraient pu en prendre connaissance beaucoup plus tôt et les clivages doctrinaux qui marquent les structures de nos formations enseignantes en psychologie ne seraient pas ce qu'elles sont si le développement de la psychanalyse en France n'avait été marqué par le préjugé antipsychologique dominant chez les psychiatres français. " 22

22 Daniel Widlöcher. Comment on devient psychanalyste...et comment on le reste. Ed. Odile Jacob, 2010, p.278-279.

Nous suivons aussi les considérations d'André Green 23 qui souligne un nécessaire travail psychanalytique de liaison des diverses instances psychiques et traces mnésiques afin de permettre au sujet de se réaliser au mieux. " S'il reste beaucoup à faire pour continuer d'avancer grâce à ce que la psychanalyse a déjà permis de comprendre, il faut rappeler qu'aucune autre démarche ne peut prétendre apporter mieux qu'elle une compréhension en profondeur pour pénétrer les mécanismes de la causalité psychique. Il n'y a aucune raison de baisser les bras, il faut redoubler de courage devant l'ampleur de la tâche qui nous attend. Mieux vaut connaître l'adversaire que l'analyste aura à affronter que de le méconnaître pour entretenir des illusions destinées à êtres déçues".

Ce vœu ne pourra se réaliser qu'à la seule condition que le psychanalyste sache abandonner sa posture dogmatique de fermeture au service de son école pour endosser celle beaucoup plus ouverte et créative de psychopraxicien au service de ses patients. Si Lacan a prôné un retour aux textes de Freud, il nous paraît plus opportun d'oeuvrer aujourd'hui pour un retour à la clinique qui reste le seul obstacle capable d'endiguer les tentations d'honorer aveuglement un maître aussi génial soit-il.

23 André Green. Illusion et désillusions du travail psychanalytique. Ed. Odile Jacob, 2010, p. 118


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