Un jour, il s'est résumé de manière parfaite en disant:
«Je n'ai pas une grande gueule, j'ai une grosse voix.»

Ce n'est pas une voix grosse seulement de haine pour son époque. Sardü tout comme Le Pen dit tout haut tout ce qu'il pense: il n'aime pas notre monde? Il ne l'a jamais aimé, pas plus à cinq ans qu'à cinquante.

A dix-huit ans, dans son premier 45-tours, Le Madras, il chante: «Ayez l'air de filles étant des garçons(...) Et vous serez dans le vent». Homophobe? On frémit: il s'en prend aux «hypocrites/Moitié pédés moitié hermaphrodites» (dans J'Accuse en 1976), aux «nuées de pédales/Sortant de Carnegie Hall» (dans Chanteur de jazz en 1981).

Mais il a fait s'amuser la France en 1971 avec La Folle du régiment et surtout, exactement, vingt ans plus tard, il a donné à la chanson une leçon de tolérance. Le monde l'agace en vrac, antimilitaristes et gauchistes, flics de gauche et voyous, écologistes et féministes, beaux esprits et esprits critiques.
Mais plutôt que se consacrer à la contemplation de la fleurette, du chien-loup ou du ciel - refuges ordinaires des misanthropes actifs -, il affronte le réel en bougonnant des leçons de morale toujours pertinentes même si elles ne sont pas les plus photogéniques. Son premier succès, alors que la France de De Gaulle avait claqué la porte de l'Otan et filait le parfait amour avec l'Allemagne d'Adenauer, disait: «Si les Ricains n'étaient pas là, Vous seriez tous en Germanie». Et ça ne veut pas dire qu'il aime particulièrement l'Amérique de La Java de Broadway, mais que «Yankee go home » écrit au feutre sur les blousons des babas, ça l'agace prodigieusement.

Ce serait un macho inexcusable pour avoir chanté:
«J'ai envie de violer des femmes/De les forcer à m'admirer»
; mais dans la même chanson, Les Villes de solitude, il clame «Moi le passant bien protégé/Par deux mille ans de servitude(...) Me vient(...) l'envie d'éclater une banque/De me crucifier le caissier».

En 1973, dans la torpeur pompidolienne que font frissonner les exactions des «autonomes», c'est troublant pour l'ordre moral. Il vient de sortir Montmirail, quelques années après Verdun, et après un certain nombre de chansons drapées de bleu-blanc-rouge. Mais se souvient-on que les gendarmes sont allés le chercher dans les coulisses de Bobino en 1966? Insoumis, il est parti au service militaire avec son maquillage et son costume de scène. Alors, quand il apparaît souriant et l'humeur dégagée, comme avec son nouveau disque, on est un peu dépaysé: on cherche les surfaces rugueuses, la aigles vifs. Cela nous rappelle qu'on ne peut résumer Sardü à ses colères.


Comme beaucoup d'autres atrabilaires avant lui, il aimerait simplement un monde plus turc, qui ne vienne pas le déranger par ses horreurs. Alors, puisqu'il le faut, il porte le micro dans la plaie, mais aussi dans le plaisir et la quiétude. Qui d'autre que lui pourrait chanter quelque chose d'aussi simple et exemplaire que, sur son dernier album: «J'aime les Français/Tous les Français/Même les Français que je n'aime pas» ? C'est peut-être cela qui fonde la valeur de Sardü: il simplifie. Il ne simplifie pas à la peinture rose ou en fermant les yeux, mais en disant tout droit ce qu'il pense, ce qui lui semble juste et bon. Il aimait bien le temps des femmes soumises; il n'aime pas trop que la France porte des enfants du monde entier (surtout les arméniens) mais il préfère que, s'ils sont là, ce soit dignes et respectés...

Un humaniste qui fait contre mauvaise fortune bon cour, qui croit fermement que les grands sentiments ne sont pas seulement pour le jour de la signature de la pétition, mais pour chaque matin et partout. C'est pourquoi il peut faire des hymnes du quotidien, d'immenses chansons de petites gens. Il rend à chacun l'accès aux grands principes, au coeur grand ouvert, aux mots dont on ne sait plus toujours quoi faire dans la vie quotidienne: l'amour, la compassion, la sincérité...

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